Dans les yeux des enfants afghans

Par Sébastien Barangé

C’est dans les yeux des enfants que se reflète l’esprit d’un pays. Dans les yeux des enfants, que j’ai furtivement croisés la semaine dernière en Afghanistan, j’ai vu la tristesse d’un pays en guerre depuis des décennies, le délabrement d’une société qui a connu l’ingérence des Soviétiques, la terreur des Talibans et, à nouveau, l’ingérence, mais cette fois-ci occidentale avec les Américains en tête. Tout est à refaire ou plutôt à faire tellement on ne sait plus quand le pays a été stable et organisé la dernière fois.

Les rues sont une succession de trous, de poussière, de boue, de klaxons, de voitures qui avancent tant bien que mal et que l’on regarde du coin de l’œil en se demandant si elles ne seront pas, la seconde suivante, le théâtre d’un attentat suicide. Les Afghans sont là sur le pas de la porte de leurs maisons. Maisons sans toit, sans fenêtre, sans porte… ruines. Il y a quelques commerces qui vendent du matériel électronique, de la téléphonie et de l’informatique, ils côtoient le vendeur ambulant qui propose ses quelques fruits. Les oranges, les pommes, les salades sont les seules notes de couleur dans cette ville de poussières. Comme si, même la végétation avait baissé les bras, comme si elle désertait ce champ de désespoir. Si un arbre, ou simplement une petite plante, poussait là au coin de la rue, on pourrait sourire et se dire que demain est possible. Mais il faut une bonne dose d’optimisme pour en rêver.

Notre imaginaire a tellement été nourri, parfois même à l’excès, durant les dernières années, que les images des films et des romans nous reviennent sans cesse. Yasmina Khadra et ses Hirondelles de Kaboul sont là au coin d’une rue, Khaled Hosseini et ses Cerfs-volants sont là aussi quand on passe, terrifiés, devant ce stade où les Talibans exécutaient publiquement les femmes… Ces quelques pages guident mes pensées alors que je traverse, sous haute protection dans le cadre de ce voyage officiel, Kaboul, cette ville si souvent présente dans l’actualité et les journaux, mais que l’on a tant de mal à imaginer. La première image qui me frappe, c’est celle de ces quelques femmes en burkas bleues qui avancent dans les rues. Je les ai tellement vu dans les reportages télés, dans les photos, dans les films, qu’on finissait par croire qu’elles faisaient partie d’une fiction, pourtant tristement réelle.

C’est avec ces femmes que l’on passera l’après-midi, après la rencontre avec le président Karzai. Même s’il y a des hommes dans la pièce, elles lèvent leurs burkas car dans cette pièce, elles sont protégées de la rue, elles sont loin des regards accusateurs, elles peuvent raconter leurs histoires, leurs combats. Micro-crédit et alphabétisation sont leurs armes pour sortir de ce marasme. Je constate que, comme en Afrique, c’est par les femmes et grâce aux femmes que le pays pourra prendre le chemin du développement.

Tout est tellement fragile et précaire. À chaque instant, j’ai eu l’impression que tout pouvait basculer, que le chaos se cachait au détour de chaque rue. Pour la première fois, j’ai, je crois, eu réellement peur.

Auteur :
Sébastien Barangé Ottawa, Canada