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Le saumon est considéré par les premières nations du Pacifique nord-ouest
comme un véritable don du ciel. Honoré dans l'art, les danses, les chansons
et les légendes il a été élevé au rang de peuple de l'eau et a longtemps
été considéré comme indissociable de l'homme. Le saumon était à l'origine
la principal source de protéine animale des premiers habitants de cette
région, il était aussi un cadeau et une monnaie d'échange. Aujourd'hui
encore, les habitants de ces régions pêchent le saumon et le considère comme
un des symboles fort de leur culture. Ils sont de plus en plus nombreux à
déplorer la disparition des grands fraies et à demander que les saumons
puissent revenir dans leurs fleuves d'origine. Mais est-ce trop tard ?
Le saumon est-il un poisson comme les autres ?
Pas vraiment... Tout au long des côtes qui bordent l'océan Pacifique
nord, il tisse une toile de vie et de richesses. Le saumon nait dans les
eaux froides des grands fleuves, puis descend vers l'océan, puis, plus tard
revient frayer dans ses eaux natales avant d'y mourir. Son destin est
intimement lié aux grandes forêts pluviales du Nord-Ouest. Après le fraie,
lorsque le saumon meurt, il nourrit quantité d'animaux tels que les ours,
les loups, les pygargues à tête blanche, les loutres mais aussi d'autres
petits mammifères et oiseaux prédateurs. Les animaux trainent souvent les
carcasses loin des berges des fleuves, au plus profond des forêts, où elles
iront nourrir les arbres en se décomposant. Certains spécialistes ont réussi
à mettre en évidence la trace particulière de certains nutriments marins
dans la structure moléculaire du bois des séquoias et des pins Sitka. Sans
cet apport nutritionnel ces forêts ne seraient sans doute pas aussi denses
et riches. En retour, l'ombre des arbres rafraîchit la température des
fleuves, permettant aux saumons d'y pondre. Lorsque le jeune saumon rejoint
l'océan, là encore il va nourrir d'autres espèces tels que les orques, les
marsouins, ou encore les phoques et les oiseaux de mer. Pris dans les filets
des pêcheurs il viendra ravir nos papilles sur les tables des restaurants
ou dans nos cuisines.
Il existe dans le Pacifique pas moins de cinq espèces de saumons
endémiques, frayant chacun à une période particulière de l'année. Certaines
espèces se retrouvent exclusivement dans certains fleuves. Aujourd'hui ces
saumons disparaissent à vue d'oeil, victimes de notre développement incontrôlable.
L'exploitation du bois et les barrages hydro-électriques les privent de
leurs zones traditionnelles de fraie.
Les coupes à blanc-estoc mettent ces migrations millénaires en danger :
de nombreux fleuves se sont vus privés de leur fraîcheur, empêchant les
oeufs de saumon d'y survivre. Des coulées de sédiments et de boues
résultant de l'érosion, rendue possible par la déforestation, viennent
troubler des eaux auparavant cristallines, empêchant les oeufs de se fixer
au gravier. Souvent, après les coupes, des herbicides sont épandus par avion
pour parachever le défrichement. Evidemment ces produits hautement toxiques
finissent inévitablement dans les eaux fluviales... Que dire des barrages
hydro-électriques sinon qu'ils ont coupé la route de nombreuses migrations,
causant la disparition du saumon de la rivière Colombia, par exemple, et
laissant orphelins nombre de pêcheurs, professionnels ou sportifs...
Mais le danger de ces prochaines années sera certainement le développement
de l'industrie aquacole. Le gouvernement canadien a en effet choisi d'encourager
cette industrie dans ses eaux territoriales en espérant qu'elle pourvoira
en nouveaux emplois les populations locales. Malheureusement, l'industrie
n'est réputée ni pour son bon sens social et ni pour sa responsabilité
environnementale. De vastes cages en filet accueillent les poissons, dont
les alevins sont le plus souvent importés de Norvège ou d'Ecosse. Ces cages
sont déposées à l'embouchure des fleuves, où la circulation des nutriments
est la plus propice au développement des poissons, ces zones sont également
des lieux de passage privilégiés des saumons sauvages. Ceci s'est fait malgré
la désapprobation des populations locales qui avaient été consultées.
Un intrus dans les eaux du Pacifique :
La première erreur a sans doute été d'implanter des élevages de saumon
Atlantique dans un habitat de saumons du Pacifique. Ces saumons Atlantiques
parviennent à s'échapper de leurs cages et à se reproduire dans les eaux
canadiennes, apportant une concurrence non désirée et des maladies inconnues
aux espèces sauvages. Ils provoquent la colère des pêcheurs locaux qui les
retrouvent pris dans leurs filets, eux qui se targuent de ne pêcher que le
meilleur du saumon sauvage.
Les mammifères marins, quand à eux, ont rapidement compris l'intérêt
alimentaire que représentent les cages des élevages. Ils sont ainsi devenus
des cibles de choix du personnel des exploitations qui n'hésite pas à tirer
à la carabine sur ces espèces souvent protégées ou à utiliser des systèmes
sonores pour dissuader les orques et les phoques de s'approcher. Il s'avère
que les orques, avec leur ouïe particulièrement sensible, ont déserté
entièrement certaines zones. Les phoques par contre, se sont faits au bruit
et y réagissent à la façon du chien de Pavlov : le bruit finit inévitablement
par les attirer par la promesse d'un diner à moindre frais !
Hôtes indésirables et passagers clandestins en vue :
Les exploitants ont importé avec les saumons écossais ou norvégiens des
maladies spécifiques et des parasites jusqu'alors inconnus dans les eaux
canadiennes, provoquant des contaminations interspécifiques. Des épidémies
de poux de mer ont ainsi décimé certaines populations de saumons sauvages
ces dernières années. De même de nouvelles maladies sont apparues telles
que la furonculose du saumon ou la nécrose hématopoïétique infectieuse.
Malheureusement, une fois transmises aux espèces sauvages, il n'y a pas de
traitement possible. Il ne reste plus qu'à espérer que ces espèces sauront
s'adapter et développer une résistance suffisante. Toutes ces maladies
sont traitées chez les saumons d'élevage avec des produits habituellement
interdits par les autorités sanitaires, tels que l'Erythromycin, formellement
interdite d'usage chez les poissons destinés à l'alimentation humaine mais
employée pour le saumon...
Une politique étrange de sécurité alimentaire
De même certains produits comme l'Ivermectin (une neurotoxine) sont
utilisés à outrance pour lutter contre l'infestation des poux de mer, or
ces produits sont très dangereux pour la santé humaine et pour l'environnement.
Le fabricant lui-même déconseille fortement son utilisation dans l'eau(!).
Il arrive parfois qu'appliqué à trop forte dose ce produit fasse mourir
l'ensemble des poissons. Ce qui est certain c'est que le produit tue les
petits crustacés à proximité des fermes. Un colorant à base de beta-carotène,
le Canthaxanthin, est encore communément utilisé pour donner au saumon
d'élevage cette chair rose qui fait son prix, or, ce colorant est également
fortement déconseillé pour la santé humaine, il est même interdit en Union
Européenne car il cause des lésions rétiniennes chez l'homme.
Les cages étant traitées avec des peintures à bateaux hautement toxiques,
elles répandent souvent des particules de ces peinture dans l'eau, mêlées
aux déchets de l'élevage, que ce soit les restes de rations alimentaires
bourrés d'antibiotiques, les excréments de poissons ou les eaux usées
provenant des barges où loge le personnel. Ce mélange explosif pollue les
eaux marines, faisant disparaître peu à peu les crustacés et les coquillages
qui peuplent les fonds. Une corrélation entre la présence de fermes aquacoles
et développement de "marées rouges" (développement anormal d'algues toxiques
qui absorbent tout l'oxygène) a été mise en évidence récemment. Il est à
craindre que ces marées rouges soient de plus en plus fréquentes le long
des côtes. Ainsi, les pêcheurs de saumons ne sont pas les seuls à pâtir
de ces élevages, les pêcheurs de crevettes et les pêcheurs à pied payent
également au prix fort cette implantation contre-nature.
Quelles sont, au final, les véritables retombées économique de ce modèle ?
Les industries aquacoles n'ont pas remplit leur part de contrat, très
peu de personnes ont été embauchées dans les zones où elles s'implantent.
Le personnel est souvent déposé par avion et repris à la fin de l'opération.
Les dégâts causés par ces exploitations ont mis en péril certaines opérations
touristiques pour la pêche sportive ou l'observation des orques. Le marché
est saturé de saumon d'élevage, toute l'année, faisant chuter les prix du
saumon sauvage et mettant en danger toute une frange de l'économie littorale
traditionnelle, notamment pour les premières nations qui exploitent
traditionnellement cette ressource.
Et le développement durable dans tout ça ?
Les bénéfices énergétiques de ce type d'exploitation sont également
douteux. En effet, pour produire une livre de saumon il faut en moyenne
deux à cinq livres de poisson sauvage pour fabriquer leurs aliments. La
perte nette de protéine est plutôt parlante. Comme pour l'élevage terrestre,
la logique voudrait que l'on élève plutôt des poissons consommateurs de
végétaux pour obtenir un bénéfice protéinique qui tienne la route. Si certains
ont prédit que l'aquaculture viendrait pallier l'absence de plus en plus
remarquée de poissons sauvages dans nos océans, ce n'est certainement pas
en élevant des poissons carnivores… Car aussi surprenant que cela puisse
paraître, la base de la nourriture des saumons d'élevage est constituée de...
poissons sauvage ! La majorité de ce poisson sauvage provenant des
bateaux-usines si décriés pour les ravages qu'ils causent aux fonds marins,
accélérant la disparition affolante des espèces de poissons sauvages (la
quasi-extinction de la morue du Nord de l'Atlantique en est un exemple bien
triste).
Un avenir à préserver
Aujourd'hui, de nombreuses tribus de premières nations s'élèvent contre
l'implantation de fermes aquacoles dans leurs régions, arguant qu'elles font
fuir les saumons auxquels ils sont culturellement attachés. Des associations
de consommateurs canadiennes et américaines se liguent contre le saumon
d'élevage et prônent le retour du saumon sauvage. Nombreux sont les restaurants
qui affichent fièrement du poisson sauvage à la carte. Certains se battent
pour préserver les espaces forestiers autour des grands fleuves et pour
faire disparaître ou aménager un maximum de barrages hydro-électriques afin
de permettre au saumon sauvage de recoloniser ses eaux d'origine. Les hommes
et les femmes du Nord-Ouest sont profondément attachés à leurs saumons.
Espérons que leur volonté suffira à sauver les derniers saumons sauvages.
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